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"Selon nous, il doit être aussi beaucoup pardonné aux licences du langage populaire, en raison de la souffrance et de l'amertume profondément ironique que décèlent bon nombre de ses termes.
Ainsi la plèbe parisienne a trouvé un nom saisissant pour désigner certains quartiers où la misère a fait élection de domicile; elle les appelle Quartiers souffrants.
Je me rappellerai toute ma vie du jour où j'entendis prononcer ce nom pour la première fois: c'était en omnibus. Le conducteur, un gai compagnon, égayait de son mieux la monotonie du devoir qui l'obligeait à décliner tout haut le nom de certaines rues. A l'instant où son véhicule quittait la sombre rue des Noyers pour traverser la place Maubert, autour de laquelle rayonnaient alors vingt ruelles noirâtres où grouillait la plus misérable population, -- voilà notre homme qui s'écrie: «Place Maubert, rue Saint-Victor, Panthéon! Il n'y a personne pour le quartier souffrant!» Et une pauvre vieille hâve, déguenillée, se dressa péniblement et descendit à cet appel comme une justification vivante de l'épithète."
Acquiescement d’Oriane (encre mauve): les bourgeois, que je connais bien pour en être, se sont toujours émerveillé des qualités imaginatives du langage populaire tout en méprisant souverainement ceux qui l’emploient. Le Général, par exemple, s’ingéniait toujours, pour séduire ses troupes à employer des expressions peuples comme « tomber de cul, parler comme une vache espagnole, ne pas valoir tripette, ragreuir, trouver un met thiache, etc.) qu’il lui arrivait même d’employer à bon escient. J’ai toujours détesté cette affectation.
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"Quand j’ai commencé à écrire sur l’informatique au début des années 80, les gens parlaient d’hypertexte et de l’avènement de nouvelles formes de littérature dans laquelle chaque mot et phrase serait connecté à d’autres. C’est le cas aujourd’hui selon moi pour chaque écrit existant ou nouveau. Chaque mot, chaque phrase, chaque expression sont littéralement des hyperliens.
Quand j’écris un roman j’ai cette conscience aiguë que quelqu’un, quelque part, entrera par Google dans la phrase que je viens d’écrire. Le texte n’existe plus seulement par lui-même."
Acquiescement d’Oriane (crayon de papier rose) : cette remarque est une des bases de ma réflexion puisque, en effet, tout texte peut aujourd’hui être lié à tout autre de façons diverses et multiples ; puisque l’entrée dans un texte peut se faire par n’importe quel fragment de ce texte et que la lecture adoptée n’a plus être linéaire, qu’est-ce que cela signifie sur le plan de l’écriture, quelles possibilités nouvelles sont offertes aux écrivains, quelle forme nouvelle de littérature, de fiction en émergent ?
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"Des hommes qui ont vécu longtemps d’un grand amour, puis en furent privés, se lassent parfois de leur noblesse solitaire. Ils se rapprochent humblement de la vie, et, d’un amour médiocre, font leur bonheur. Ils ont trouvé doux d’abdiquer, de se faire serviles, et d’entrer dans la paix des choses.
L’esclave fait son bonheur de la braise du maître."
Acquiescement d’Oriane (Bic bleu) : cette citation pourrait constituer une transition entre le moment où finit le grand amour de Saint-Loup (Stanislas) pour Zita — séparés par les lois impérieuses de l’inculture — et sa résignation qui le pousse à accepter un poste subalterne puis à s’effacer jusqu’à disparaître dans l’anonymat.
Note du copiste : il y a une certaine confusion dans les projets de cette Oriane Proust, les personnages semblent changer de nom d’un texte à l’autre où se confondre. Je pense qu’elle n’était pas assez ordonnée et systématique pour mener à bien un projet d’une telle ampleur. Il lui aurait fallu utiliser Excell… Ceci dit je crois maintenant, à force de lire et copier ces notes, entrapercevoir une logique dans le choix des couleurs et des outils d'écriture. J'en parlerai dès que mon hypothèse sera plus solide…
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"Regrets, remords, repentirs, ce sont des joies de naguère, vues de dos. Je n’aime pas regarder en arrière, et j’abandonne au loin mon passé comme l’oiseau, pour s’envoler, quitte son ombre. Ah, Michel, toute joie nous attend toujours, mais veut toujours trouver la couche vide, être la seule, et qu’on arrive à elle comme un veuf. — Ah ! Michel, toute joie est pareille à cette manne du désert qui se corrompt d’un jour à l’autre ; elle est pareille à l’eau de la source Amélès qui, raconte Platon, ne se pouvait garder dans aucun vase… Que chaque instant emporte tout ce qu’il avait apporté."
Acquiescement d’Oriane (crayon vert) : je me sens toujours très proche de Gide et je pourrais être son immoraliste. Son texte est un peu lyrique mais, ceci mis à part (j’aurais personnellement supprimer la deuxième moitié de cet extrait), c’est ainsi que l’on peut me peindre.
Note de Marc Hodges : il y a dans les carnets d’Oriane, quelques textes comme celui-ci, dont elle accompagne le titre d’un mot (un mot-clef ?) comme si elle voulait signaler précisément pourquoi elle avait recopié ce passage précis.
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"Si un Particulier, ou un Officier public n'obéit; point à leurs [celles des druides] Loix, ils lui interdisent les sacrifices; cette peine est la plus grave parmi eux; les coupables sont regardés comme des impies & des scélérats; tout le monde les abandonne ou fuit leur présence & leurs discours, de peur que leur commerce n'apporte quelque préjudice; & les Grands sont dépouillés dès ce moment de leur autorité & de toute marque de distinction."
Acquiescement d’Oriane (crayon gras rouge) : j’ai en effet souvent remarqué, lorsque le Général dirigeait le pays, cette domination du spirituel sur le matériel. Rien n’empêchait de renverser le Général et de se mettre à sa place et cela m’étonnait. Si ce n’avait été qu’une question d’argent, il suffisait d’en trouver et je peux attester que ce n’était pas difficile, si ce n’était qu’une question de pouvoir, il suffisait de distribuer des postes (et ne parlons pas de cette notion inconnue que l’on appelle parfois « intérêt général »)… Non, il était craint et obéi avant tout parce qu’émanait de sa personne un aura qui inspirai tindissolublement force, respect et crainte.
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"Je ne sais pas qui sont mes lecteurs aux Etats-Unis, ni combien ils sont. Je sais simplement qu'ils ne forment pas une vaste communauté. Et je suis pessimiste sur l'avenir de la lecture. Je ne peux pas parler pour d'autres pays que le mien, mais aux Etats-Unis, la lecture sérieuse, concentrée, intelligente, est une activité qui ne cesse de reculer. Face à l'écran et à son pouvoir hypnotique, la lecture de romans est un art désormais mourant. La forme romanesque, comme vecteur d'informations sur le monde et l'expérience humaine, et comme plaisir, est devenue obsolète. Cela ne me rend pas triste - c'est dommage mais c'est ainsi. Paradoxalement, l'écriture romanesque, elle, va très bien. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la fiction américaine est même en très, très grande forme. Tandis que leur lectorat diminue, les écrivains gagnent de moins en moins bien leur vie, mais ils ne sont pas découragés d'écrire. On n'écrit pas forcément pour toucher un grand nombre de lecteurs. Quand vous écrivez, le lecteur le plus important, celui qui compte, c'est vous-même."
Acquiescement d’Oriane (crayon de couleur bleu clair): c’est en effet ainsi, le monde change et il n’y a aucune raison que le roman, tel que nous le connaissons et qui n’a après tout que cinq à six siècles d’existence continue à jouer éternellement le même rôle. Un écrivain d’aujourd’hui doit se poser cette question faute de quoi il cesse d’être un écrivain.
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"Chacun de nous emporte avec lui, parmi ses ressources dans le combat de la vie, quelques images fortes de son histoire personnelle lointaine. Elles viennent nous rappeler, le plus souvent de leur seul gré, la longueur et les heurts du chemin parcouru. Images phares où sont présents, pour l’éternité, instants et êtres aimés mais perdus, parts précieuses de nous mêmes que nous tenons secrètes pour mieux les préserver de la banalité quotidienne. Les choses tristes ou heureuses qu’évoque ce récit appartiennent à ce patrimoine lumineux."
Acquiescement d’Oriane (Bic vert) : c’est vrai, n’est-ce pas, pour chacun de nous ? Parmi ces quelques images, l’une des plus fortes en ce qui me concerne, est cet après-midi d’été où, avec mes parents, nous étions sur une plage normande (je dois avouer que j’ai oublié le nom précis du lieu…), j’avais quatorze ans, j’étais très romantique, c’est là, pour la première fois, que j’ai rencontré ce jeune homme, légèrement plus âgé que moi qui, quelques années après, devenu lieutenant, m’épouserait…
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"Nous croyons, en général, que nous n'avons aucune prescience de l'avenir; mais, si nous réfléchissions mieux, nous nous rendrions compte que, sans savoir exactement ce qui va nous arriver, nous avons, à certains moments de notre destinée, une sorte de pressentiment, non une vision précise et limitée, mais une sensation confuse, indéfinie comme une ombre, intense, pénétrante, de certains états d'esprit, que les circonstances vont bientôt développer en nous.
S'il en était autrement, pourquoi aurais-je ressenti une telle mélancolie en entrant dans le petit appartement de mon vieux poète, pourquoi une impression de tristesse aussi morbide, aussi continue, m'aurait-elle accompagné durant ces heures nocturnes, - et pourquoi chacun de nous semblait-il mal à l'aise, troublé, frémissant, au lieu d'éprouver l'aimable et puérile gaîté que nous manifestions d'habitude dans ces invraisemblables réunions?"
Acquiescement d’Oriane (feutre noir pointe fine) : comme c’est juste ! Mal dit, daté, mais juste…
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"Tu ne savais pas ce qu’était devenue Marguerite,
elle qui t’avait poussé dans ce bourbier pour écrire ce livre de merde.
Tu ne pouvais plus ni avancer ni reculer, tu ne pouvais rien faire. Plus personne ne s’intéressait à ces vieilles histoires, ces souffrances que même toi tu trouvais parfaitement ennuyeuses. Mais à la fin de toutes les lettres qu’elle t’écrivait, elle traçait après sa signature, une étoile jaune à six branches; tu ne pouvais oublier qu’elle était juive, mais ce que tu cherchais à effacer, c’étaient justement les empreintes de la souffrance."
Acquiescement d’Oriane (stylo plume encre noir profond) : Si je remplace Marguerite par Gilberte, ce texte pourrait correspondre à une confession que me fit un jour Marc Hodges à propos du blog qu’il publiait sur Jean-Pierre Balpe. Bien sûr, il n’y a pas non plus l’étoile jaune et cela change un peu — certains diront beaucoup — les choses… mais ce qui me frappe c’est combien les situations sont transposables d’un livre à l’autre, comment les écrivains pourraient (peuvent?) se piller les uns les autres sans dénaturer leur propos personnel.
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"Vous voyez ce que je veux dire.
Les romans eux qui racontent une histoire c’est vraiment quasiment la même chose, quasiment tout à fait la même chose, et bien entendu chacun en redemande du quasiment tout à fait la même chose et ainsi on écrit beaucoup de romans qui racontent toujours les mêmes histoires mais vous pouvez voir vous voyez bien que les choses importantes écrites par notre génération ne racontent pas d’histoire. Vous voyez que c’est parfaitement naturel."
Acquiescement d’Oriane (encre sympathique chauffée… jus de citron ?): une histoire est une histoire est une histoire est une histoire… tout est dans tout et réciproquement, la littérature ressasse et c’est ce qui en permet le commerce. D’accord avec tout cela… Une question cependant demeure: à quoi sert d’écrire, aussi bien dans le cadre que hors du cadre? l’Ego?… Ou, comme disent les enfants lorsqu’on leur pose une question un peu difficile, "parce que"… Réponse ultime.
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"Les gens faisaient souvent des choix qui se révélaient incompréhensibles et qui ne tenaient peut-être que du hasard. Lorsqu’on était d’humeur à tomber amoureux, ou à se marier, peut importait sans doute quel était celui ou celle que l’on croisait au coin de la rue. On voulait trouver quelqu’un, et il y avait quelqu’un, et l’on finissait par se convaincre que cette personne surgie par hasard était en fait celle que l’on recherchait depuis le départ. Dans la vie, on trouve exactement ce que l’on cherche, lui avait dit un jour son père. Et il avait raison : quand on cherchait le bonheur, on le reconnaissait. Quand on optait pour l’absence de confiance, l’envie ou la haine — ou toute chose de ce genre — on finissait vite par trouver cela aussi." Acquiescement d’Oriane (gros feutre bleu un peu émoussé): très juste! Quoique… Enfin c’est plutôt juste: quand j’ai rencontré le Général j’étais en effet en «état d’amour». Pour les amants qui ont suivi c’est un peu plus compliqué, c’est plutôt alors «l’état de désamour» qui m’a poussé dans les bras de ceux qui se sont succédés. Au fond, c’est peut-être la même chose. Je ne sais pas… je ne sais plus… état de confusion mentale.
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"Je ne fis aucune rencontre ce jour-là, et j’en fus aise ; je sortis de ma poche un petit Homère que je n’avais pas rouvert depuis mon départ de Marseille, relus trois phrases de l’Odyssée, les appris, puis trouvant un aliment suffisant dans leur rythme et m’en délectant à loisir fermai le livre et demeurai tremblant, plus vivant que je n’aurais cru qu’on pût être, et l’esprit engourdi de bonheur." Acquiescement d’Oriane (encre bleu clair apaisée) : puissance de la poésie. Quelques mots en effets suffisent parfois à nourrir complètement l’esprit et cela relève toujours pour moi de l’étonnement car cette force me reste mystérieuse. L’agencement particulier de quelques mots alors que tant de textes ne produisent rien d’autre que de la lassitude. C’est tout le problème du ver célèbre d’Apollinaire « et l’unique cordeau des trompettes marines » qui ne dit rien, ne porte vers rien et pourtant résonne indéfiniment dans l’esprit.
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"Mais pourquoi est-ce que je t’écris ces choses. Mais tous les sentiments sont vrais et tu discernes probablement, ou tu ressens aussi, ce que je suis en train de dire et pourquoi j’ai besoin de l’écrire — — un sentiment de mystère et de charme — mais comme je le lui ai souvent dit, pas assez de détails ; le détail est la vie de la chose, je le répète, dis tout ce que tu penses, ne retiens rien, n’analyse pas, ni rien en chemin, dis ouvertement ce que tu as à dire…" Acquiescement d’Oriane (Bic bleu pointe fine) : tout ceci est juste mais plus facile à affirmer qu’à produire car si l’écriture se complet dans les détails, le récit n’avance pas. Il faut bien, parfois, écrire des choses comme «il faisait beau» sans s’attarder sur la réalité précise de ce beau temps-là à ce moment là, réalité qui ne peut être mise en scène que par une profusion de détails. Toute écriture a ainsi à calculer entre la pause et le mouvement.
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